L'alcool et l'histoire :
une fascinante saga millénaire


Le périple de l'alcool est parallèle à celui de l'homme. Son origine se perd dans la nuit des temps. Choisissons ici, pour éviter les controverses archéologiques, de la situer dès le Néolitique où l'apparition simultanée de l'agriculture et de la poterie a rendu possible la découverte du phénomène, totalement naturel, de la fermentation.

Nous sommes approximativement à moins 10.000 ans. Très vite, l’homme veut en contrôler l’utilisation qu’il assimile, par ses effets psychotropes, à une puissance magique et la réserve ainsi aux rituels, religieux, initiatiques ou divinatoires mais aussi aux soins médicaux et nutritionnels. Il semble que, d’une certaine manière, se forme alors une sorte de sacralisation de l’alcool. Il est particulièrement troublant de constater qu’en effet l’alcool va rapidement se charger d’une riche symbolique.

L’ivresse devient initiatique... Nous verrons ensuite toute l’importance de la chose ! Parmi les textes les plus anciens connus ou retrouvés, nous pouvons citer la Genèse, l’Ancien et le Nouveau Testament, l’Iliade et l’Odyssée, des papyrus égyptiens, des hiéroglyphes sumériens et égyptiens, des documents de l’antique Babylone. De leur côté, archéologie et art se rejoignent pour conduire jusqu’à nous pictogrammes sumériens, vases mésopotamiens, tablettes crétoises, sceaux et sculptures égyptiens. Enfin la mythologie nous offre des repères incontestables : Ninkasi, Nid Aba (Babylone), Dio-nysos (Grèce).

Très schématiquement, on s’aperçoit que l’exploitation de la découverte de l’alcool va être récupérée et organisée, pendant des millénaires, par seulement deux corps sociaux. La sphère religieuse qui détient souvent, ou à tout le moins, éduque et contrôle le milieu scientifique et médical qui lui est contemporain. C’est ainsi qu’en parallèle des divers rituels pratiqués, science et médecine vont ensemble, ou séparément, parvenir à définir d’autres voies. Parmi elles, une des plus éternelles : la parfumerie… Le milieu agricole et commerçant lequel, suivant les régions du monde, les plantes cultivées et la méthode utilisée (fermentation ou distillation) déploiera imagination et ingéniosité pour développer une multitude de boissons et organiser un véritable réseau de distribution.

La haute antiquité jusqu’au
VI ème siècle avant JC


La Genèse, par exemple, cite Noé comme étant le premier vigneron. Il est écrit : “ Noé planta la vigne et connut l’ivresse… “ En action de grâce, Noé arrosa ses premiers ceps avec, respectivement ,le sang d’un agneau, d’un lion, d’un singe et d’un porc. Il faut y voir une puissante allégorie. Le vin induit progressivement en celui qui le boit les attributs symbolisés par chacun de ces animaux, suivant la quantité absorbée. De l’innocence à… la bestialité, il existe une large palette de sensations
et de comportements !

On a retrouvé des traces de vignes au Moyen-Orient, dans des fossiles datant du début de l’ère tertiaire. Autre trace significative: celle d´une vigne cultivée il y a 7000 ans dans le Caucase. Cette vaste région, allant de la Georgie à la Turquie en passant par l´Arménie, est aussi un berceau important des premiers vignobles de ce monde préhistorique…

La bible, à elle seule, contient plus de 500 citations sur le vin telles que “ sang du raisin ( La Genèse 49, 11) “ ou “ sang de la grappe ( Le Deutéronome 32, 14) “ et joue étrangement avec les notions manichéennes de Bien et de Mal. Suivant les histoires, l’ivresse y est tantôt négative, tantôt nécessaire, faute d’être franchement positive, ainsi la parabole étonnante de Loth et de ses filles ! La Mésopotamie semble être, de son côté, le berceau de la bière qui y est appelée “ sikaru” . L’ancienne Sumer, qui possédait plus de 20 sortes de bières ( à base d’orge surtout), l’utilisait largement lors de cérémonies religieuses. Ninkasi qui signifie littéralement: Toi qui remplit ma bouche !) était leur divinité de la bière.

Dans le célèbre document : L’épopée de Gilgamesh, on trouve de nombreuses références à la bière dont celle-ci :” Mange du pain, mais si tu veux vivre, bois de la bière “. Les brasseurs proposaient également de la bière fabriquée à partir du froment de blé rustique : “ l’Emmer “ , et divers mélanges de manière à rendre les boissons plus savoureuses ( avec du miel, de la cannelle, des épices, et peut-être même du houblon déjà connu à l’époque ).

Cette boisson était à ce point importante dans leur civilisation que la profession de “ brasseur “ était la seule à offrir à ses membres un double privilège :
- une exemption de servicemilitaire
- une autorisation exceptionnelle (en tant que laïcs) à participer aux fêtes des Rois.

En Egypte ancienne, des papyrus décrivent minutieusement le processus de fabrication, l’importance de la production et la commercialisation de la bière et du vin (qui était de raisins et de dattes) . Là, ils apportent leurs remarquables connaissances médicales en purifiant et améliorant, notamment, les techniques de fermentation.

Utilisant les propriétés antiseptiques de l’alcool, ils s’en serviront pour lutter contre les parasitoses, notamment la bilharziose endémique des eaux du Nil, et aussi pour purifier l’eau des territoires ennemis, pendant leurs campagnes guerrières, en la mélangeant à leur vin. Les boissons alcoolisées, en général, ont longtemps joué un rôle sanitaire.

La bible ne mentionne d’ailleurs pas l’eau comme boisson, et rares sont les textes grecs y faisant référence. En Chine aussi, les origines de la distillation prennent leurs racines fort loin ! Cette civilisation étant fortement marquée du culte de ses ancêtres, l’alcool est le vecteur honorifique des cérémonies et des libations dédiées à leurs mémoires. Les alcools de céréales (riz, kaoliang, sorgho particulièrement) étaient des boissons très prisées des lettrés chinois…et des gens du peuple ! L’importance de l’alcool dans la culture chinoise était telle que les objets et récipients destinés à le contenir devenaient de véritables instruments de culte tel cet éléphant de bronze : 2ème moitié du second millénaire avant JC/ Chine du Sud Zun Camondo (récipient à alcool) Epoque Shang.

Le terme général de “ zun “ désigne des coupes à alcool dont les formes varient de celle d’un calice à d’autres plus zoomorphes. De plus, afin d’accentuer la portée magique de tels actes , ils sont fabriqués dans une matière rare (jade par exemple).

Ils connaissaient aussi la bière (depuis au moins le 23ème siècle avant JC.) fabriquée de façon plus élaborée que celle des civilisations riveraines de la Méditerranée à la même époque. Le “ Tsiou ou Kiu” est effectivement une boisson à base de millet, bien clarifiée et à la fermentation achevée. C’est une véritable boisson.

L’antiquité jusqu’au VI ème siècle après JC Mais bière et vin ne sont pas alors les seules boissons fermentées consommées.

Cet article est extrait du numéro 36

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