Modération contre addiction :

passer du trop boire
au bien boire



Comme le tabagisme tumorifère, l'abus d'alcool est soudainement devenu un enjeu majeur d'une société qui de morale est devenue comptable. Aussi, ces modes de vie culturellement très incorrects sont passés du statut de calamités à anéantir pour devenir des problèmes à résoudre; alors, il faut bien en poser les données.

Pour un fumeur qui veut quitter ses habitudes nicotinisées, les voies sont toutes balisées : collègues compatissants, médecins désormais avertis, pharmaciens accueillants, restaurateurs sourcilleux. Tout un encadrement social, législatif, pharmacologique, avec un but unique et très précis : le sevrage rapide et complet, et la promesse absolue (sinon, quel manque de volonté !) de ne plus toucher un brin de tabac. Avec un taux d’échec de plus de 80 %, il faut des tentatives répétées dans un contexte toujours plus contraignant pour obtenir des résultats somme toute positif : en France, plus de cinq millions de personnes ont arrêté de fumer en dix ans.

L’alcoolisant, lui, est bien plus démuni et solitaire dans sa démarche de sevrage. Et il s’aperçoit vite que contrairement au fumeur, qui est constamment encouragé, il doit, au moins dans notre contexte français, avancer masqué pour éviter de porter l’étiquette “d’alcoolo”, vite décernée à ceux qui, en voulant publiquement décrocher, signalent ipso facto leur faiblesse...
En France, l’alcool est un sujet culturel Les occasions ne manquent pas, dans la vie familiale ou professionnelle de lever le verre et de communier au cours d’une cérémonie où l’on va ingérer de l’alcool. Anniversaires, départs à la retraite, fêtes religieuses ou laïques... Tous ces évènements comportent un rituel qui repose sur des codes, des règles, des procédures. Lever le verre ensemble, c’est partager. Mais on sait que l’alcool est un psychotrope qui fait déraper.

Alors on affine les règles (interdiction aux mineurs, aux femmes enceintes, “un verre ça va”...), mais on garde le rituel.
Car boire, en France, est un acte de culture, et non un acte de nature. Et s’abreuver avec des produits réputés sains (“le vin est la plus saine et la plus hygiénique des boissons”, aurait affirmé notre Pasteur national), c’est aussi encourager nos agriculteurs dans un métier copié et concurrencé outrageusement (“Ils” chaptalisent sans contraintes, “Ils” utilisent des copeaux de bois au lieu de nos barriques...). Celles et ceux qui respectent les codes (donc qui ne boivent pas d’eau, mais qui ne s’ennivrent pas non plus) reçoivent en permanence leur brevet de sa- voir-boire. Roland Barthès (1957) a donné une célèbre définition du savoir-boire : "c’est une technique nationale qui sert à qualifier le français, à prouver à la fois son pouvoir de performance, son contrôle et sa sociabilité".

Pouvoir de performance Longtemps, le buveur “performant” était celui qui pouvait s’enquiller trois, cinq voire huit verres, sans trahir les symptômes de l’ivresse (“Il est parti, droit comme un I”). Mais aujourd’hui, s’il prend le volant, le même “champion” de la descente devient aussitôt un inconscient, un asocial qui sera montré du doigt.

Aussi, ce pouvoir de performance glisse petit à petit vers un contrôle de soi, de sa consommation, plutôt que de ses capacités physiologiques à “tenir le coup”. Contrôle Il rejoint le précédent : le savoir-boire implique que le buveur “se connaît bien” et ne boit que par plaisir, et pour se conformer au rite. Mais qu’en aucun cas il ne cède à des besoins plus importants et ne perde son contrôle. On pourra admettre un accident (“Il est tombé dans une embuscade”) mais au-delà, c’est le diplôme “d’alcoolo” qui est décerné, une étiquette désormais infamante.

Sociabilité En France, on ne boit pas seul. Ou alors, on est salement touché. Dans les séries américaines (Dallas en est l’archétype), les personnages de tous poils ont un réflexe étonnant pour nous autres, cette manie de se remplir un verre de whisky en arrivant au bureau, au salon... puis de s’adresser au voisin : -” Vous en voulez aussi ?” Quels goujats ! De vrais saöulitaires ! En France, le savoir-boire est un élément essentiel du savoir-vivre ; Et il est de bon ton, avant de lever le coude, de lire ensemble l’étiquette de la bouteille, de partager des connaissances sur le breuvage qu’on va doucement déguster avec moults commentaires prudents, interrogatifs, enthousiastes- ...selon le cas.


De la murge masculine au bistro
à la beurrée féminine au foyer...


L’alcoolisme est un terme générique, qui s’attache sans précisions à l’alcoolisme des hommes. Ceux qui s’imprègnent dans des lieux publics, et qui donc sont victimes d’une trop forte intégration (imprégnation) sociale. Qui se ressemble et s’assemble, à la tienne à la mienne etc. L’alcoolisme chez la femme est bien différent et surtout plus discret.

Il est la conséquence, à l’inverse, d’une trop faible intégration sociale, de la solitude, d'une impression de rejet. Il s’opère clandestinement, au foyer, et il est fortement culpabilisant. La femme voit très vite apparaître sur elle les stigmates de l’intempérance. Quant à la pression sociale, elle est intransigeante : si l’homme peut encore passer pour un joyeux pochetron, casse-pieds mais bien brave, avec qui on peut en début de cuite avoir quelques conversations, la femme imbibée “provoque l’horreur silencieuse, la pitié, l’indignation morale” (Ludovic Gaussot - 2004). Autres temps, autres mœurs...

On voit apparaître chez les jeunes femmes un mode de vie androgyne qui passe aussi par les bars, et par des cuites épiques. “ Ce sont des nanas qui assurent” dans leur sphère conviviale. Mais elles sont déjà dans la ligne de mire des hygiénistes, dans le cadre du SAF ( Syndrome d’alcoolisme Fœtal). A quand l’éthylotest chez les gynécologues ?


Cet article est extrait du numéro 36

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