Les balbutiements d'Europa



Du bas Moyen Age à la Renaissance : une période d'environ trois siècles, où l'étranger passe par tous les extrêmes. De l'intégration à l'exclusion, de l'accueil ouvert à la pure xénophobie, toujours en filigrane dans cette société en germe d'une unité nationale, l'homme ne manque pas de motif pour pourchasser un horizon où croyant trouver Dieu, il rencontre l'Autre !

Il est "l'homo viator", le voyageur, à pied ou à cheval qui de ses deux dimensions originelles : son village et le royaume va devoir, par foi ou besoin, en intégrer deux autres celles appartenant à cet étranger qu'il rencontre partout. Les balbutiements d'Europa.

La Chrétienté latiniste :
l’ancêtre dévote de l’Europe financière


Nous sommes à une nouvelle charnière historique. Il commence à exister une sorte de conscience nationale qui relie ces populations que tout semble apparemment opposer : Picards, Normands, Languedociens, Champenois, Flamands, Bretons, Provençaux, etc.Plus globalement d’ailleurs, ces peuples occidentaux du Moyen ge se reconnaissent une appartenance européenne avant la lettre, un lien moins monnayable que l’euro mais d’une valeur plus stable, il s’agit de l’état de “chrétienté”.

A la fois trait d’union et frontière de l’esprit, il poussera nombre de ces gens, gueux ou seigneurs, sur les routes d’Europe et d’Orient. Marc Bloch écrit à ce propos :
“ ...L’intéressant, c’est que s’établit malgré tout, malgré le cloisonnement politique, une convergence évidente de civilisation, de culture. Le voyageur, sur le chemin de tel pèlerinage (celui de Saint- Jacques-de-Compostelle par exemple) ou en déplacement d’affaires se sent chez lui aussi bien à Lubeck qu’à Paris, à Londres qu’à Bruges, à Cologne qu’à Burgos, Milan ou Venise. Les valeurs morales, religieuses, culturelles, les règles de la guerre, de l’amour, de la vie, de la mort sont partout les mêmes, d’un fief à l’autre quels que soient leurs querelles, leurs révoltes ou leurs conflits. C’est pourquoi, il y a vraiment une Chrétienté une... “

Quand l’Angleterre et Europa
aimaient parler français


Ce vaste territoire qui se revendique peu à peu comme “ Europa “ aime le français. C’est incontestable et significatif du contexte de l’époque où la France joue un rôle pulsionnel dans ces courants entrelacés de connaissances et de commerces. Le comte Florent V de Hollande avait appris le franc.

La chevalerie franque a introduit une foultitude de mots en Allemagne. Martin du Canal écrit en 1267 sa “ Chronique de Venise “ entièrement en français, suivi en cela plus tard par Marco Polo qui publiera dans la même langue le récit de ses voyages…On pourrait faire une longue liste énumérative.... Et qu’en est-il de l’Angleterre ? Bien après la montée de la lignée normande, mi-viking, mi gauloise, sur le trône d’Angleterre, une succession d’expéditions militaires anglaises, grosso-modo entre 1337 et 1475, raviva dans la passion et l’ambition les liens étroits qui ont toujours unis ces deux pays. Ce long siècle de querelles est passé à la postérité sous le nom de Guerre de Cent Ans.

Il faut savoir que déjà, avant la guerre de cent ans, les Français ont été expulsés d’Angleterre et de même, les Anglais de France. Ce contexte de règlement de compte provoquait souvent des arrestations. Les taverniers avaient d’ailleurs l’obligation de déclarer qui ils hébergeaient. Pourtant, tous les rois d’Angleterre d’Henri II (1154) jusqu’à Henri VI (mort en 1471) épousèrent des princesses francophones et, dans les dots de ces alliances, se trouvait une suite de familiers et de serviteurs particulièrement importante !

Au XIIIe siècle par exemple, l’influence de la parentèle d’Éléonore de Provence, épouse d’Henri III, ajoutée à celle des Lusignan, les demi-frères du roi, était telle que les barons anglais s’en alarmaient. Cependant, l’histoire ayant beaucoup d’humour, ces mêmes barons anglais inquiets prirent pour chef, le moment venu, un autre français: Simon de Montfort ! Beaucoup d’immigrés français faisaient partie du Tiers Etat anglais et se regroupaient par quartier (processus au demeurant fréquent, quel que soit le pays d’accueil et l’origine des migrants).

C’est le cas des parents de St Thomas Becket puisque son père était de Rouen et sa mère de Caen. De telles concentrations d’étrangers focaliseront parfois la vindicte de la populace appauvrie à la fois par la peste et la guerre. Le peuple ayant toujours besoin d’un bouc émissaire rejettera violemment l’origine de ses maux sur ces étrangers, les pillant et les tuant lors, notamment, des émeutes de 1381, un peu à la manière d’un sacrifice expiatoire.

Parallèlement, le monde religieux anglais est pétri de français car, bizarrement, il manipule mal le latin. C’est ainsi que les augustins, dominicains et franciscains ont très souvent recours au français dans leurs écrits ou leurs sermons. Autre domaine où la langue et l’influence française fut durable et caractéristique est celui du Droit. Il faudra d’ailleurs que l’Angleterre attende le XVIème siècle pour avoir un manuel de droit imprimé en anglais !

Et encore, le français n’en disparaît pas pour autant. L’héraldisme en conserve, de nos jours encore, une trace vivace avec des devises comme: “Dieu et mon droit “ devise des souverains anglais ou bien, “ Honni soit qui mal y pense “ devise de l’Ordre de la Jarretière....
De cette très importante souche française naquit une mode intellectuelle du français. Ainsi, cet extrai traduit des “ Contes de Canterbury “ de Chaucer (né et élevé dans un quartier d’immigrés francophones à Londres) où une Prieure s’efforce d’avoir les “ belles manières “ de la haute société : “ ...Elle avait pour nom Dame Églantine, Chantait à merveille hymnes et matines Qu’elle entonnait savamment par le nez.Elle parlait un français des plus raffinés, Le français qu’on apprend à Stratford-at-Bow Car du français de Paris elle ignorait le moindre mot.... “

Pour Gérard de Galles, afin de s’assurer une bonne situation, il faut être capable de manier également latin français. Mais, attention, pas n’importe lequel ! Non. Il faut apprendre le français de France, “ élégant, travaillé, fort éloigné de la mixture grossière “rude feculentum” du français quotidien des Anglais, ainsi qu’il l’exprime lui-même...
Parmi les causes de ce déclin progressif du français en Angleterre se trouve la Guerre de Cent Ans qui, évidemment, en faisant flamber le patriotisme anglais réduisit presque en cendres l’engouement pour la culture En 1337, il est en effet française tellement boudé que le Parlement oblige nobles et bourgeois à faire apprendre le français à leurs enfants pour les rendre davantage capables d’aller se battre (et donc se faire tuer!?) en France ! On peut douter de l’intérêt culturel de la chose....à part mourir un peu plus savant ?

Les contradictions du Grand Turc : épouvantail religieux ou bouffonneries orientales La Méditerranée a connu bien des tempêtes et des batailles mais cette époque en ébullition qui traverse les XVème et XVIème siècles est exceptionnelle d’insécurité. Marchands, voyageurs et marins tremblent car les menaces sont partout ! A l’Est, elles viennent de la marine ottomane qui, entre autre, veut récupérer les possessions génoises et vénitiennes de la mer Égée.
A l’Ouest, elles jaillissent du Maghreb où, à partir de 1502 les frères Barberousse (nom dérivé de la déformation l’aîné qui arborait en effet une impressionnante barbe rousse !) qui sont déjà redoutablement célèbres à travers toute la Méditerranée comme corsaires affidés à Constantinople, vont installer leur quartier général.

Dès que l’aîné des frères nommé s’empare Si le mot “Europa” est très peu usité, celui de “ Christianitas “ est couramment employé pour définir ce vaste royaume de la chrétienté latine qui s’étend de l’Atlantique à la Sicile et s’étire jusqu’aux frontières de l’Empire byzantin. Les seigneurs sont déjà très mobiles par goût, moyens et traditions. Les voyages à l’étranger font partie de leur apprentissage.

De plus, qu’il s’agisse d’un voyage plaisir ou d’un déplacement militaire, le jeune seigneur y trouve souvent femme et soit se fixe à l’étranger soit ramène son épouse (et sa culture !) en France. Le règne mérovingien a laissé de toute manière à l’intelligentsia une grande facilité à tisser des liens internationaux grâce au latin parlé dans l’ensemble du “regnum”.Sans tomber dans la naïveté d’une mémoire idéalisée, il est juste de préciser encore que les multiples échanges entre monastères, les parcours incessants des “clercs”, les circuits de “compagnonnage” des artisans, les pèlerinages à l’instar de celui de Compostelle, achèvent de donner une ouverture européenne à ces infatigables voyageurs de jadis qui se fixaient ici ou là, qui nouaient contacts et amitiés avec des hommes d’autres territoires, rentrant chez eux fatigués mais différents, changés, par cette diversité qui s’est mêlée à la poussière et à la boue du long périple.

Cet article est extrait du numéro 42

Articles sur le même sujet pouvant vous intéresser :

Ambitions lointaines
Histoire secrète de l'immigration
La gestation d'une nation
Les turlupins de l'histoire
Liberté, égalité fraternité
Si la Gaule m'était contée
Temples, palais, citadelles
Retour au Sommaire