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CLATHRATES et NARCOSE

Pascale Mentré

Maître de Conférences hors classe
Muséum d' Histoire Naturelle de Paris

La narcose (anesthésie générale) peut être provoquée par des substances très variées. Citons le protoxyde d' azote, NO, décrit dès 1799 par Humphrey Davy, l' éther O(C2H5)2, expérimenté pour la première fois publiquement par T.G. Morton en 1846, le chloroforme, CHCl3, ou " anesthésique de la reine " proposé par Sir J.Y. Simpson et dont bénéficia la reine Victoria, l' acétylène, C2H2, le chloral CCl3CHO, le chlorure d' éthyle C2H5OCl, le cyclopropane C3H6, les dérivés de l' acide barbiturique, dont le penthotal, etc.
Dès le début du 20ème siècle, on avait noté :
   a) que ces substances sont des gaz ou du moins sont très volatiles ;
   b) qu' elles sont très solubles dans les lipides et très peu dans l' eau (hydrophobes) ;
   c) que leur pouvoir anesthésiant croît comme leur solubilité dans les lipides.
Diverses théories avaient été proposées mais aucune n' avait le mérite de donner une explication unitaire du problème.

L' hypothèse de Pauling
Au cours du 20ème siècle, des gaz rares (Ar, Kr et Xe) - donc des substances chimiquement inertes -, s' ajoutèrent à la liste des narcotiques.
En 1959, le grand chimiste doublé d' un excellent physicien que fut Linus C. Pauling suspecta alors que la clé du problème devait résider non dans des particularités chimiques, mais dans une propriété physique commune à toute ces substances, à savoir celle former des clathrates avec les molécules d' eau voisines. Il proposa que cette propriété pourrait, en changeant leur environnement hydrique, perturber l' activité et donc la configuration de certaines molécules du système nerveux (1).

Les clathrates
Pour bien se représenter ce qu' est un clathrate il peut être utile de revoir rapidement les propriétés fondamentales de la molécule d' eau et la définition de l' hydrophobicité. Dipolarité de la molécule d' eau et liaison hydrogène sont les clés de l' organisation de l' eau au contact de toute substance qu' elle soit hydrophile ou apolaire (= hydrophobe) .
La molécule d' eau (2) a globalement une charge nulle mais la distribution dissymétrique de ses électrons en fait un petit dipôle électrique (Fig. 1).


figure 1

La molécule expose en effet deux protons (les noyaux de ses deux hydrogènes) d' un côté et les deux paires d' électrons de son oxygène de l' autre.
A cause de leur très petite taille les protons génèrent un champ électrique très intense qui permet un type particulier de liaison, nommée liaison hydrogène (liaison H, Fig. 2). Dans une liaison H, le proton d' un hydrogène, lié de façon covalente à un " donneur " (radical ou molécule polaires) attire la partie négative d' un " receveur " . Dans l' eau ordinaire (dite eau bulk) chaque molécule d' eau sature ses possibilités de liaison H en se liant à quatre autres molécules d' eau, deux comme donneuse et deux comme receveuse. Les radicaux dits polaires, comme -OH (alcool) ou -NH- (amine secondaire) se lient aisément soit à des molécules d' eau, soit entre eux, comme donneurs d' hydrogène, et/ou comme receveurs sur les paires d' électrons de l' oxygène ou de l' azote. La liaison H est une liaison de moyenne énergie (quelques kcal.mol-1) dix fois moins forte qu' une liaison covalente et dix fois plus forte qu' une interaction de Van der Waals. Sa durée de vie moyenne dans l' eau bulk est de l' ordre de 10-12s.
Les molécules d' eau sont attirées par les substances hydrophiles (Fig.3). Elles forment des liaisons H avec les domaines polaires et s' accumulent radialement autour des domaines ionisés (eau électrostrictée). Le temps de résidence des molécules d' eau liées pas liaison H est de l' ordre de 10-9 s. Il semble qu' il soit beaucoup plus court dans l' eau électrostrictée, de l' ordre de 10-15 s.


figure 2


Au contact des domaines apolaires, les molécules d' eau s' organisent de façon très différente : elles se disposent à cheval sur les surfaces apolaires, de manière à préserver leurs quatre possibilités de liaison H avec d' autres molécules d' eau. Elles forment une eau dite ice-like. Cette formation, qui porte le nom curieux d' hydratation hydrophobe:
  a) est exothermique : elle est facilitée par un abaissement de température, au-delà de 30 ÁC elle " fond " ;
  b) elle s' accompagne d' une baisse d' entropie (augmentation du degré d' ordre) ;
  c) elle est favorisée par une augmentation de pression.( Fig. 3)


figure 3


Quand les atomes ou les molécules apolaires sont de petite taille, ils vont se trouver emprisonnés dans de petites cages d' eau polyédriques dont les faces sont des pentagones . Les molécules d' eau occupent les sommets et les côtés sont constitués par les liaisons H qui réunissent les molécules d' eau, tangentiellement aux surfaces apolaires. La dimension moyenne de ces cages est 5 Å. Ces complexes se nomment hydrates ou clathrates (en grec: treillis; Fig. 4).


figure 4

Dans certaines conditions, ils peuvent s' associer par leurs faces pentagonales pour former de gigantesque ensembles quasi-cristallins . Dans la cellule il y a peu de petites molécules apolaires libres. Par contre, les radicaux apolaires accessibles abondent : chaînes latérales hydrophobes des protéines, domaines apolaire des bases des phospholipides membranaires. Les molécules d' eau forment alors des cages incomplètes, avec des faces pentagonales si les surfaces à couvrir sont de petite taille (-CH3, -C2H5, ), et des faces hexagonales ou carrées si les surfaces hydrophobes sont plus étendues (3).

Clathrates et narcose des profondeurs

 

La stabilisation des clathrates sous haute pression permet d' expliquer deux phénomènes intéressants : la narcose des profondeurs et l' adaptation des baleines à la plongée rapide à plusieurs centaines de mètres sous la surface de l' océan.
Dans les deux cas, l' azote est en cause.
L' azote à la pression atmosphérique n' est pas assez apolaire pour retenir l' eau de façon stable sous forme de clathrate. Mais dès que la pression augmente de quelques bars (quelques dizaines de mètres de profondeur) il se produit plusieurs phénomènes distincts quoique aussi préjudiciables les uns que les autres à l' être humain :
   a) le peu d' air resté dans les poumons passe en solution dans le sang ;
   b) l' azote se complexe sous la forme de clathrates qui vont exercer un effet narcotique ;
   c) à la remontée, l' azote se libère sous forme de bulles dans les vaisseaux. Les baleines échappent à ces accidents grâce à la puissante musculature de leur cage thoracique qui leur permet d' expulser pratiquement tout l' air de leurs poumons avant de plonger mais également grâce à l' abondant revêtement lipidique de leurs voies respiratoires qui va piéger l' azote restant, complexé en clathrates, et l' empêcher de passer dans le sang.

Mode d' action des anesthésiques au niveau des cellules
L' affinité des anesthésiques pour les lipides suggère qu' ils agiraient au niveau des membranes des cellules qui, on le sait, contiennent 90% de lipides.
Mais cette notion doit être nuancée : en effet, ce ne sont pas n' importe quelles cellules qui sont perturbées ; ce sont avant tout les cellules nerveuses. On peut donner comme explication qu' elles sont plus riches en lipides que les autres cellules. Mais ce ne sont pas n' importe quelles cellules nerveuses qui sont touchées : ainsi, la cible des barbituriques (comme le penthotal) se trouve dans le centre de la vigilance situé dans le mésencéphale au carrefour de voies sensitives et de voies motrices. Ils agissent sur le récepteur du GABA (acide g-aminobutyrique), un neurotransmetteur présent dans les membranes des neurones. La question est de savoir si les anesthésiques agissent directement sur les récepteurs GABA - c' est-à-dire des protéines - ou par l' intermédiaire des lipides membranaires ?
Les sites cibles des anesthésiques ne sont pas aussi apolaires qu' on le pensait autrefois (8). Mais ce n' est pas incompatible avec le caractère apolaire des anesthésiques. L' hydratation joue un rôle capital dans la thermodynamique des protéines (4): celles-ci, de façon générale, sont en équilibre avec leur environnement en lui exposant des domaines hydrophiles.
On peut comprendre alors que les molécules narcotiques, par leur forte capacité à organiser l' eau à leur contact sous une forme beaucoup plus stable que les domaines hydrophiles (voir note (4)), puisse perturber la structure et donc la fonction de certaines protéines, y compris au niveau de sites hydrophiles.
La solubilité des anesthésiques dans les lipides membranaires joue aussi un rôle fondamental ainsi que le suggèrent des travaux récents. Sous une pression de 150 bars (la pression sous 1500 m d' eau), des poissons rouges endormis par un narcotique se réveillent (5).
A première vue, ce résultat semble en contradiction avec l' apparition de la narcose des profondeurs décrite plus haut. Il n' en est rien. Premièrement, les poissons n' ont pas de poumons, donc pas de problème de dissolution de l' azote dans le sang. Deuxièmement, il est vrai qu' une augmentation de pression de quelques bars suffit à stabiliser l' azote sous la forme de clathrate, efficacement anesthésiant. Mais à une pression plus élevée (au-delà d' une centaine de bars) les membranes des cellules, fluides dans les conditions habituelles, deviennent rigides (6). Leurs chaînes d' acides gras tendent à se rapprocher, ce qui augmente la pression interne latéral. Cet effet est antagoniste de celui des anesthésiques qui, à cause de leur caractère lipophile, tendent au contraire à se dissoudre dans les membranes et augmenter leur fluidité.
Or la pression latérale interne des membranes est un paramètre important. Ses variations, réponse à de nombreux stimulus et chocs (mécaniques, thermiques), en perturbant la structure des protéines transmembranaires jouent un rôle clé dans les relations entre la cellule et son environnement (7).
Les effets antagonistes des hautes pressions et des anesthésiques suggèrent ainsi que l' action des barbituriques sur les récepteurs GABA pourrait se faire via une variation de la pression intramembranaire.

En conclusion
Dans l' état actuel des connaissances, il semble bien que l' action des anesthésiques repose sur des propriétés physiques : hydratation hydrophobe, modification de la fluidité des membranes entraînant la modification de la structure de protéines transmembranaires spécifiques des neurones, et/ou modification directe de la structure de ces protéines par modification de leur environnement hydrique. Les anesthésiques sont très étudiés pour leurs applications médicales : on cherche sans cesse à fabriquer de nouvelles molécules plus performantes et moins toxiques.
Mais il est dommage que depuis Pauling bien peu d' études physiques aient été faites sur leur mode d' action si particulier. Ils constituent en effet un outil très intéressant pour l' étude de la structure de l' eau au contact des biomolécules.

 

(1) Entre autres la théorie des lipides de Meyer-Overton
(2) Nous ne retiendrons pas ici le terme hydrophobe qui est fréquemment employé pour désigner les substances apolaires. Il prête à un fâcheux contresens. En effet, ces substances n' ont pas peur de l' eau, elles ne fuient pas l' eau. Simplement, contrairement aux substances hydrophiles, elles ne développent pas de champ électrique suffisant pour retenir les molécules d' eau. Le terme d' apolaire est donc beaucoup plus approprié. En revanche, nous maintiendrons le terme général hydrophile pour les substances qui ont une affinité pour l' eau (solubles ou mouillables) en faisant la distinction entre les substances ionisée et les substances polaires sensu stricto (Fig. 3)..
(3) Rappelons que le champ électrique à la surface d' un objet sphérique de rayon r et de charge q est proportionnel à q/r2
(4) Ceci traduit l' énergie qu' il faut fournir pour rompre les liaisons hydrogène plus. Leur durée de vie dans l' hydratation hydrophobe est de l' ordre de 10-6 s, soit plusieurs ordres de grandeur plus longue qu' au contact des domaines hydrophiles.

(5) Selon la loi de Le Chatelier une élévation de pression favorise les transitions qui s' accompagnent d' une diminution de volume (donc d' une augmentation de densité). Ceci a permis de vérifier que l' eau des clathrates est plus dense que l' eau bulk.
(6) Le pentagone est la forme géométrique appropriée pour " paver " une surface sphérique, alors qu' hexagone et carré conviennent pour un plan.
(7) C' est ainsi que des quantités énormes d' hydrate (clathrate) de méthane sont stabilisées aux fond des mers à environ 4 °C sous une pression de plusieurs centaines de bars.


BIBLIOGRAPHIE

1. Pauling L.C. A molecular theory of general anesthesia. Anesthesia is attributed to the formation in the brain of minute hydrate crystals of the clathrate type. Science 1959, 134 : 15-21.

2. Mentré P. L' eau dans la cellule. Une interface hétérogène et dynamique des macromolécules. Masson, Paris, 1995.

3. Udachin K.A., Ripmeester J.A. A complex clathrate hydrate structure showing bimodal guest hydration. Nature 1999, 397 : 420-423.

4. Privalov P.L. Thermodynamic problems of protein structure. Annu. Rev. Biophys. Chem. 1989, 47-69.

5. Bader J.M. L' anesthésie en question ??????????????? 38-150

6. Mentré P., Hui Bon Hoa G. The effects of high hydrostatic pressures on living cells: a consequence of the properties of macromolecules and macromolecule-associated water. Int. Rev. Cytol. 2001, 201:1-85.

7. Vigh L., Maresca B., Harwood J.L. Does membrane' s physical state control the expression of heat shock and other genes? Trends Biochem. 1998, 23: 369-374.

8. Miller K.W. The nature of sites of general anesthetic action. Br. J. Anesth 2002, 89: 17-31

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