Pierre André BOURQUE
Université
de Laval - Canada
Tous nos remerciements à
l' auteur...
Les trois dernières décennies du XXème siècle
ont vu des découvertes étonnantes sur les fonds océaniques
: sources chaudes précipitant des sulfures massifs et soutenant
une biomasse impressionante, communautés chimiotrophes tirant
leur énergie d' évents sulfureux, méthaniques
ou amoniaqués, hydrates de gaz, etc.
Les hydrates de méthane, entre autres, constituent
une réserve énorme d'énergie. On peut prévoir
sans trop se tromper que l'Homme tentera d' exploiter cette réserve.
Mais saura-t-il le faire sans dommages pour l' environnement
planétaire?
On estime aujourd' hui que les hydrates de méthane des fonds
océaniques contiennent deux fois plus en équivalent
carbone que la totalité des gisements de gaz naturel, de
pétrole et de charbon connus mondialement. Le long de la
seule côte sud-est des USA, une zone de 26 000 kilomè
tres carrés contient 35 Gt (gigatonnes = milliards de tonnes)
de carbone, soit 105 fois la consommation de gaz naturel des
USA en 1996!
La carte qui suit, extraite de Sues, Bohrmann, Greinert et Lausch
(Pour la Science, octobre 1999), montre la répartition
des gisements connus d' hydrates de méthane dans le monde.

Les points jaunes indiquent les gisements sur les plateaux ou les
talus continentaux, les points roses, les gisements dans le pergélisol
(sol gelé en permanence).
Qu'est-ce qu'un hydrate de méthane?
Sous des conditions de température et de pression particulières,
la glace (H2O) peut piéger des molécules de gaz,
formant une sorte de cage emprisonnant les molécules de gaz.
On appelle les composés résultants des hydrates de
gaz ou encore des clathrates. Les gaz piégés
sont variés, dont le dioxyde de carbone (CO2), le
sulfure d'hydrogène (H2S) et le méthane
(CH4).
Ces cages cristallines peuvent stocker de très grandes quantité
de gaz. Le cas qui nous intéresse ici est celui de l' hydrate
de méthane, une glace qui contient une quantité énorme
de gaz: la fonte de 1 centimètre cube de cette glace libère
jusqu'à 164 centimètre cubes de méthane!
Origine et stabilité des hydrates
de méthane
Une importante quantité de matière organique qui se
dépose sur les fonds océaniques est incorporée
dans les sédiments.
Sous l'action des bactéries anaérobies, ces
matières organiques se transforment en méthane dans
les premières centaines de mètres de la pile sédimentaire
. Un volume très important de méthane est ainsi produit.
Une partie de ce méthane se combine au molécules d'eau
pour former l'hydrate de méthane, dans une fourchette bien
définie de température et de pression.
Le diagramme de phase qui suit exprime cette fourchette.
Dans la zone en rouge, eau et méthane
se combinent pour former un hydrate à l' état de glace,
alors que dans la zone en bleu, les deux composés
sont séparés et se trouvent sous leur propre état,
liquide et gaz. C'est dire que l' hydrate de méthane est
stable sous les conditions de température et de pression
exprimées par la zone en rouge, et instable sous les conditions
de la zone en bleu.
Par exemple, un hydrate de méthane qui se trouve dans les
sédiments océaniques par 600 mètres de fond
à 7ÁC est stable; il deviendra instable avec une augmentation
de température de moins de 1ÁC.
Devenir instable signifie que la glace fond et libère son
gaz méthane à raison de 164 centimè tres cubes
de gaz par centimètre de glace.
Oÿ trouve-t-on les hydrates de méthane?
On retrouve les hydrates de méthane en milieu océanique,
principalement à la marge des plateaux et sur les talus continentaux
(schéma ci-dessous), mais aussi à plus faible profondeur
dans les régions très froides, comme dans l'Arctique.
La marge des plateaux continentaux et les talus constituent
une zone privilégiée pour accumuler les hydrates de
méthane parce que c' est là que se dépose la
plus grande quantité de matières organiques océaniques.
On retrouve aussi des hydrates de méthane dans les pergelisols,
c'est-à-dire dans cette couche du sol gelée en permanence,
même durant les périodes de dégel en surface.
Le grand volume de matières organiques terrestres accumulées
dans les sols est transformé en méthane biogénique
qui, au contact de l'eau est piégé dans des hydrates.
Les pressions y sont faibles, mais la température très
froide, bien au-dessous de 0ÁC.
Une réserve énergétique
énorme
A mesure que les réserves conventionnelles d'hydrocarbure
s' épuisent, on devra se rabattre sur les réserves
dites non-conventionnelles, comme les gisements des régions
éloignées et d' exploitation onéreuse, les
sables bitumineux et peut-être un jour, les hydrates de méthane.
Comme mentionné plus haut, les hydrates de méthane
des fonds océaniques constituent une réserve énergétique
énorme, ... mais pour l'instant inaccessible.
Cette glace méthanique se trouve, soit dans les interstices
du sédiment entre les particules de sable ou d'argile cimentant
ces derniers ou sous forme de vésicules dans les sédiments,
soit en couches de plusieurs millimètres ou centimètres
d' épaisseur parallèles aux strates ou en veines les
recoupant.
Les hydrates de méthane sont donc dispersés dans les
sédiments et ne peuvent être exploités par des
forages conventionnels; il faudrait plutôt penser à
une exploitation massive du sédiment à l'aide de dragues
comme on le fait par exemple pour nettoyer les chenaux de navigation
des sables et des boues, ou encore d'un système sophistiqué
de pompage du sédiment.
Mais voilà un énorme risque de déstabiliser
rapidement les hydrates et de libérer des quantités
considé rables de méthane dans l'atmosphère,
sans compter les accidents probables associés à ce
genre d'exploitation. Il n'en demeure pas moins que l'industrie
pétrolière salive à la pensée d'avoir
peut-être un jour accès à de telles réserves.
Une bombe écologique en puissance
Une déstabilisation massive des hydrates de méthane
causée par exemple par une augmentation de 1 ou 2ÁC de la
temp rature des océans, ce qui est tout à fait compatible
avec les modèles climatiques actuels, risque de produire
une augmentation catastrophique des gaz atmosphériques à
effet de serre.
Une telle déstabilisation pourrait aussi causer d'immenses
glissements de terrain sous-marins sur le talus continental, entraînant
des tsunamis très importants qui affecteraient les
populations riveraines.
Ce pourrait être là deux des effets catastrophiques
du réchauffement climatique actuel causé par une augmentation
des gaz atmosphériques à effet de serre.
A LIRE
Suess, E., Bohrman, G., Greinert, J. et Lausch, E. Le
méthane dans les océans. Pour la Science, No 264
- octobre 1999. Un bon résumé sur le sujet.
cet article est extrait des cours de géologie
de Pierre André BOURQUE de l' Université de
Laval, Québec.
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